« Jouer c’est du sérieux ! » : de l’importance du jeu dans le développement des enfants

Enfants qui jouent
Michel Damade - ACE

Le jeu est essentiel dans la vie des enfants et si important à leur développement ! A l’ACE, jouer est un droit fondamental qui s’inscrit au cœur de la pédagogie du mouvement et en oriente les activités. Michel Damade, ancien Cœur vaillant, pédopsychiatre, président de Réseaux Ados Gironde répond à nos questions en nous donnant les clés pour mieux comprendre pourquoi il est si essentiel de jouer à tous les stades de la vie des enfants et surtout comment se positionner en tant qu’adulte.

Comment avez-vous découvert la psychologie de l’enfant et à quel moment avez-vous repéré la place centrale du jeu dans son développement ?

Il faut remonter à plus de 60 ans, au tout début des années 1960 et 1961. J’avais commencé à remplir des fonctions d’animateur pour la Colo de ma Paroisse de Nice durant les étés. Un des moniteurs, un peu plus âgé que moi, m’a demandé de le seconder dès la rentrée scolaire dans ses responsabilités qu’il assumait tout au long de l’année en étant responsable du groupe paroissial des Cœurs Vaillants. J’étais alors lycéen en Terminale. J’ai accepté. Il m’a donné à lire des textes édités par le Mouvement, qui n’allait prendre le nom d’ACE que quelques années plus tard. On y évoquait à grands traits ce qu’il faut savoir de la psychologie de l’enfant, cassant les idées courantes qui voudraient que l’enfant ne soit qu’un futur adulte, sans psychologie propre. Au contraire, j’y ai lu l’importance des stades du développement psychologique des enfants et cette vérité centrale qui est que l’enfant doit vivre pleinement sa vie d’enfant et non celle d’un adulte en miniature pour avoir quelque chance de devenir pleinement adulte le moment venu. Et l’essentiel de la psychologie de l’enfant, ses expressions, sa socialisation, sa découverte progressive de la réalité, tout cela passe avant tout par le jeu.

Ces points fondamentaux qui venaient confirmer ce que j’avais entrevu pendant la colo m’ont paru très éclairants tout au long de mes engagements auprès des enfants : les Cœurs Vaillants de la Paroisse niçoise, puis ceux de Bordeaux puisque j’ai constitué un groupe dès mon arrivée dans cette ville en 1962 où je commençais mes études médicales. Bientôt, le mouvement Cœurs Vaillants Ames Vaillantes devenait l’ACE. Et mes engagements m’ont conduit à devenir l’un des responsables départementaux du Mouvement qui avait une forte équipe fédérale surtout féminine. Je me suis investi avec plaisir dans cette pédagogie basée sur le jeu. J’ai le souvenir d’un thème-support d’une année (était-ce en 1968 ?) proposé par le Mouvement aux plus âgés qui s’appelait « Jeu Ouvert ». J’en avais tiré le texte et la musique d’une chanson que le Mouvement avait même éditée dans sa presse nationale. Les enfants la chantaient volontiers et d’anciens responsables ACE de l’époque rencontrés cette semaine l’ont rechantée mardi dernier 64 ans plus tard ! Oui, cette pédagogie centrée sur le jeu, je m’y suis donné à fond, et j’en ai vérifié le bien-fondé.

L'importance du jeu pour les enfants

Tout au long de mes études médicales, j’ai poursuivi ces engagements. Je me suis orienté vers la Pédiatrie, puis vers la Psychiatrie afin de devenir pédopsychiatre. Tout ce que j’avais initialement compris de l’importance du jeu chez l’enfant grâce au Mouvement ne s’est jamais démenti. Les notions se sont approfondies, enrichies, théorisées, la psychologie normale et pathologique des enfants m’est devenue familière et l’importance du jeu y compris comme support thérapeutique n’a cessé de se confirmer.

Dans quelle mesure le jeu est-t-il réellement important et impactant dans le développement de l’enfant ?

Je pose d’emblée comme une évidence cette affirmation : Sans le jeu, pas de développement de l’enfant possible. Et ceci qui est vrai sur tous les plans physique, psychique et social, peut se vérifier à tous les moments du développement, depuis le stade du nourrisson, jusqu’à l’adolescence.

  • Dès la toute petite enfance, chez le nourrisson même, l’enfant fait un certain nombre d’expériences fondamentales qu’il vit principalement sur le mode de l’insatisfaction, tension/déplaisir ou sur le mode satisfaction, détente/plaisir. Et lorsqu’il découvre le caractère répétitif de la satisfaction en particulier avec le sentiment (à tort ou à raison) qu’il a le pouvoir de provoquer cette répétition, nous sommes déjà aux frontières du jeu. S’il corrèle le son de son hochet avec les mouvements qu’il fait, obtenant la production du son à sa guise, le voilà satisfait et déjà dans une conduite de jeu. Lorsqu’il devient capable d’être sous tension en constatant la disparition d’un objet avec lequel il jouait, et d’éprouver de la satisfaction si on le lui rend, le voilà capable de répéter ce que Freud a appelé le jeu du fort-da, absent présent et il va jouer à jeter par-dessus son berceau un jouet attendant le plaisir éprouvé quand il lui est rendu avant de jouer à le jeter à nouveau… Conduites infantiles sans intérêt, peut-on croire. Il n’en est rien ! Dans cet exemple, jeter un objet et s’attendant à le voir réapparaître montre que le nourrisson vient de franchir un stade psychologique important, à savoir la représentation de ce qui manque et l’attente de son retour, chose impossible à un stade plus précoce. Ainsi, l’enfant devient-il capable de se représenter (à sa manière) sa mère, même en l’absence de celle-ci et d’attendre la satisfaction de son retour.

On pourrait multiplier les exemples tout au long de la petite enfance où des activités ludiques de l’enfant avec des parties de son propre corps ou des jouets ou bien un adulte familier sont des expériences déterminantes de son développement psychique et aussi physique. C’est vrai notamment dans la progression de la conscience de soi, qui s’articule avec la conscience de l’autre et donc fonde toutes les relations d’altérité. On peut rappeler que, à la suite de Freud, des médecins psychanalystes de l’enfance ont proposé des apports précieux dans ces domaines, notamment Mélanie Klein et Donald Winnicott lequel a conceptualisé la notion d’objet transitionnel et a montré que l’espace de jeu était un espace transitionnel.

  • De 3 à 8 ans, le processus de maturation physique et psychique se poursuit, avec une place de plus en plus prépondérante faite à la socialisation. Par-delà la cellule familiale, l’enfant apprend à se situer en groupe successivement à la crèche, à l’école maternelle puis à l’école du premier degré. Certes, l’un des enjeux centraux est constitué des apprentissages, y compris scolaires. Cela ne doit pas nécessairement bannir le fait de s’appuyer sur des jeux. Certains pédagogues (Montessori ou autres) ont insisté sur l’intérêt des apprentissages à travers des activités ludiques librement pratiquées par les enfants. Mais, outre les acquisitions des savoirs scolaires, ce que je pense important, c’est la capacité de l’enfant à trouver sa place dans un groupe, à assumer les interactions parfois difficiles, agressives ou frustrantes avec les autres enfants. L’espace qui permet le mieux ces expériences de socialisation est celui du jeu. Je pense en particulier aux jeux collectifs, à l’importance de la règle du jeu dite et garantie par l’adulte…

Mais toutes les activités ludiques qu’un enfant peut se donner à lui-même, y compris s’il est seul, permettent de développer son imaginaire et de résoudre en jouant des situations complexes. Tour ceci mérite l’attention et la valorisation par l’adulte, nous y reviendrons. Mais soulignons dès à présent que, pour l’enfant et contrairement à ce craignent encore trop d’adultes, ce n’est pas du temps perdu !

  • Autour de 9-10 ans et jusqu’à 11,
    Je suis depuis longtemps admiratif des enfants de cet âge : chez l’enfant qui va bien, c’est la période où il a atteint un point optimal d’autonomisation, il est capable d’initiatives personnelles qu’il sait mener à bien seul ; il sait mieux que jamais s’organiser et choisir ses activités sans l’adulte, qu’il soit seul (lecture, jeux spontanés…) ou en groupe. Les enfants en groupe de cet âge montrent un bon niveau de socialisation, ils décident d’un jeu, répartissent les rôles et respectent les règles. Le jeu reste capital dans cette progression de leur psychisme et notamment de leur socialisation.
  • Au-delà de 11 ans et avec l’entrée dans l’adolescence, on va voir ce bel équilibre se remettre en question pas la triple mutation adolescente : physique, sociale et psychologique. Parmi les grands enjeux, il s’agit de faire le deuil de l’enfance. Deuil pas toujours facile avec des tensions intra personnelles et avec les adultes parentaux dont on a encore besoin mais dont il est bien question de se passer… Il faut donc trouver avec eux la « juste » distance, se donner une identité sociale, apprivoiser un corps transformé et génitalisé… Ne soyons pas surpris que ce soit pour beaucoup une période de turbulences avec des comportements changés et fluctuants allant du repli à des exubérances inconnues jusqu’ici. Son « soi » est mis à l’épreuve/ fragilisé, il doit en même temps s’affirmer.

L’espace privilégié pour traverser ces périodes est celui des copains, des « pairs » de son âge. Avec eux, le jeu n’a pas forcément la même place que dans la période antérieure. D’ailleurs, ils refuseront de participer à un « jeu de bébés ». Ils discutent, écoutent de la musique, partagent toutes sortes de moments, pourvu qu’ils soient ensemble ou au moins en lien numérique. Les jeux collectifs en ligne peuvent alors prendre une grande place. Et dans leurs activités ludiques « en vraie grandeur », il peut y avoir des jeux de rôle, mais aussi divers jeux comportant le franchissement des limites avec prises de risques légaux, physiques, psychiques ou sexuels.

Un ado qui se cherche, rêve ou commet des actes interdits n’en est pas pour autant un futur adulte déséquilibré ou délinquant. Ces expériences font partie de la construction de chacun.

Si, hors des activités individuelles ou collectives qu’ils se choisissent, des jeux leur sont proposés, ils pourront trouver un intérêt à des jeux faisant appel au raisonnement, et aux interactions avec d’autres, avec des défis à relever.

Quelle serait la place de l’adulte et son positionnement ? Doit-il rester en retrait ou « jouer le jeu » ?

Par rapport à toutes ces sortes d’activités de jeux et selon la période de développement que l’on considère, la place de l’adulte est, selon moi, très importante mais elle n’est pas définissable en une formule. Elle est multiple et adaptée aux situations et aux âges.
Je voudrais donner tout de même quelques principes généraux :

a) En toutes circonstances, l’adulte (parent, animateur mais je rajoute le professionnel éducateur ou thérapeute) doit se sentir concerné et intéressé par le jeu que l’enfant pratique près de lui. Et l’enfant doit percevoir que l’adulte s’intéresse à son jeu et au déroulement de celui-ci, même si cet adulte n’y participe pas lui-même.
b) Pour autant, il ne doit pas peser et s’imposer dans le jeu, surtout si c’est au détriment du libre choix du ou des enfants ou de son/de leur expression spontanée. Bien entendu cela n’interdit pas selon les situations et si les enfants sont en attente de propositions de l’adulte, d’être proposant d’un jeu.
c) Dans de nombreuses circonstances, l’adulte peut être amené à participer au jeu choisi, surtout si les enfants l’y invitent. Dans ce cas, il joue avec et comme les enfants. Il joue à son tour, il respecte les règles, s’enthousiasme ou se désole des réussites ou des difficultés. Si l’adulte se sent mal-à-l’aise pour jouer ainsi avec la spontanéité d’un enfant, il vaut mieux alors qu’il ne joue pas lui-même.
d) Qu’il partage ou non le jeu en tant que joueur, l’adulte reste attentif et concerné, on l’a dit. Cela peut l’amener à jouer à tel ou tel moment son rôle -attendu- d’adulte : rappel des règles (surtout pour les plus jeunes), encouragements, valorisation des efforts, contribution à l’apaisement des incompréhensions et à l’arbitrage des tensions. Et le tout doit évoluer dans un cadre garanti par l’adulte qui donne des limites dans le temps et dans l’espace et respecte les conditions de sécurité.
e) A l’issue du temps de jeu, il proposera un petit temps d’échanges sur ce que les enfants en retiennent en positif comme en négatif, comment ils l’ont vécu, y compris en indiquant ce qu’il a lui-même observé et qui mérite d’être souligné.

Je précise que dans les jeux libres et spontanés que l’enfant développe à proximité d’un adulte, il y a un trésor de messages qui peuvent être captés. L’enfant exprime dans le jeu ses affects, ses désirs, ses peurs, ses modes de défense, et beaucoup encore, souvent beaucoup plus qu’il n’imagine lui-même en exprimer. Bien entendu, un thérapeute comme moi pourra s’appuyer sur ces expressions dans le travail thérapeutique. Mais, le parent, l’animateur peut en un mot ou deux souligner qu’il a perçu certaines choses : « Tu étais pris dans une situation bien difficile : ça t’a mis bien en colère et tu as détruit tes ennemis ! » ou « Quelle imagination ! Au moins ça t’a servi à être un super-héros ! » ou simplement « Formidable tout ce que tu as réussi, en restant calme et concentré »

Avez-vous des précisions sur le rôle de l’adulte durant les temps de jeux de l’enfant, notamment lors des jeux collectifs et collaboratifs ?

D’abord je souligne l’intérêt de ces jeux qui développent la socialisation des enfants et leur font découvrir ou vérifier le fait que on fait plus et mieux à plusieurs que seul.
Mais il faut que l’adulte joue bien son rôle d’adulte :
Il faut donner le cadre, les limites de l’espace, les limites de temps qu’il faudra impérativement respecter.
Il faut que le jeu permette à chaque enfant de jouer un rôle précis, de trouver sa place parmi les autres, à chances égales.
Au départ, on donne donc les règles du jeu choisi, après avoir rappelé les règles générales qui s’appliquent toujours :
• On ne se fait pas mal, aux autres ou à soi-même, on respecte chacun des autres ;
• On ne casse ni ne détériore rien (matériel de jeu, meubles ou décor environnant, vêtements…).
Et à la fin, plus que jamais, de tels jeux sont propices, avec l’aide de l’adulte, à une relecture, permettant si possible de souligner les réussites par-delà les difficultés et le « bonus » qu’a pu apporter la solidarité.

Et face à l’enfant qui se retranche et dit « je ne veux pas jouer » ou « je ne joue plus ! » ?

Je reste dans l’hypothèse d’un jeu collectif.
Il y a d’abord l’encouragement à jouer, le constat que c’est dommage pour lui mais aussi pour tous de se priver d’une force vive dans le jeu… Si possible on invitera les autres enfants qui souhaitent voir cet enfant qui renonce jouer tout de même le lui dire et l’encourager.
Mais on ne doit pas insister abusivement. Il doit être respecté. Un enfant peut être en réelle souffrance et souffrira encore plus de voir balayer ce qu’il ressent d’un revers de main et, en plus, soumis aux pressions trop fortes des autres enfants et de l’adulte. On permettra alors au jeu de sa lancer sans lui. Et ensuite, on cherchera avec lui le dialogue (avec tact et mesure) pour qu’il essaye, s’il veut et s’il peut, de dire le pourquoi profond de son attitude. Il y a là une séquence quelque peu négative et contraire à toute la dynamique du groupe. L’adulte fera donc, avec délicatesse, effort pour chercher à comprendre et non pour seulement faire des reproches. Peut-être l’enfant pris dans une problématique complexe d’origines diverses ne saura pas expliquer totalement son refus du moment. Il ne faut pas chercher à extirper de lui une vérité. L’important est alors qu’il perçoive à la fois le regret de sa mise en marge des autres mais aussi un climat de compréhension autour de lui.

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