Préserver l’intime, ressource indispensable

Pascal Verbèke

Pascal Verbèke est laïc en mission ecclésiale du diocèse de Lille.
Missionné pour le développement et l’accompagnement de la JOC à Armentières (59), il est également formateur au CIPAC (Centre interdiocésaine d’animation pastorale et catéchétique). Étudiant en théologie, il a brillamment obtenu son Bac canonique en 2019 en soutenant un mémoire qui avait pour sujet « l’Intime en action catholique ».
En cette période sans précédent, il nous parle de l’intime au cœur du confinement.

Mon fils de quatre ans construit une cabane au milieu du salon avec une couverture et trois chaises. Il faut croire que le confinement ne lui donne pas le goût des grands espaces ! Il y a établi ses quartiers depuis hier. Là, il est à l’abri des remarques de ses parents : « finis ton assiette ! », « mouche ton nez ! », « range tes jouets ! »… Il y a déposé une boîte de Lego qui lui est promise pour les grandes vacances. Il la contemple avec une lampe de poche sous sa tente de fortune. J’aurais préféré une croix (et pas une bougie pour éviter l’incendie) mais c’est sa religion du moment. N’entre pas qui veut dans cette cabane ! Ses peluches préférées l’accompagnent. C’est lui qui choisit, c’est son espace. Il aurait bien aimé inviter certains de ses copains mais ils sont loin en ce moment… 

Préserver l’intime, en ce temps de confinement, c’est laisser l’autre avoir la possibilité de se soustraire à notre jugement. Cela ne signifie pas que l’intime se confond avec la vie privée ou avec la solitude. Il s’agit d’un rapport au monde et à autrui où je peux m’exposer tel que je suis et mes histoires se révèlent seulement dans leur valeur singulière. Et il faut donc bien le regard de quelqu’un ou quelque chose d’autre pour que cette valeur singulière soit reconnue ! L’intime est ainsi toujours un rapport d’élection mutuelle avec des personnes et même des choses (la peluche, la boîte de Lego…) dans lequel nos blessures passées, nos émotions présentes, nos espérances futures sont accueillies pour elles-mêmes. On ne fait pas d’effort logique critique dans l’intime, mais seulement interprétatif, histoire de se laisser pénétrer et absorber par l’expérience de l’autre.

C’est pourquoi le confinement est si difficile pour beaucoup d’entre nous. Ce sont cette absence de repas pris en commun, le manque de partages d’expérience qui troublent les plus isolés d’entre nous. Soyons attentifs aux célibataires qui nous entourent et dont la solitude est pesante car « il n’y a rien à dire », ou plutôt « rien à donner à entendre ». Dans certains couples aussi, ce temps de confinement est très dur : révélateur des difficultés, voire générateur de violences… Car l’intime n’est pas l’amour (éros). Il ne cherche pas à s’approprier l’autre, à imposer sa logique et ses arguments, à l’utiliser comme moyen en vue de ses désirs, à l’établir dans un projet commun. Il est une digestion mutuelle du récit singulier de l’autre, tout en restant chacun soi, à notre place.

L’intime n’est pas pour autant une fuite hors du monde. Il est une ressource indispensable pour éviter la sécheresse du cœur solidaire et l’épuisement du militant combatif. Son modèle n’est rien d’autre que la prière et nous savons à quel point elle constitue un fécond secours. On peut prier en agissant. Le temps du confinement n’est cependant pas très propice à la rencontre de l’autre et donc, à l’action. Seules les actions virtuelles, les « agir communicationnels » (prendre des nouvelles) peuvent se vivre sans risque en ce moment. Ce n’est pas rien pour autant !

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