Le jeu, une pratique universelle


Après avoir été longtemps déconsidéré, le jeu est aujourd’hui l’objet de nombreuses attentions. Reconnu dans sa dimension sociale et culturelle, il apparaît comme un vecteur de plaisir incontournable.


Le jeu chez l'enfant

Football ou poupées, jeux vidéo, loups-garous, Monopoly, tarot ou loto… à tout âge, en tout lieux, et ceci depuis la nuit des temps, les hommes jouent.

Que ce soit à la télévision ou dans les cours de récréation, en famille ou entre amis, le jeu tient une place essentielle dans la société.

Si aujourd’hui il est un objet d’étude dans de nombreuses disciplines, cela n’a pas toujours été le cas dans le passé.  

> Un peu d’histoire

Longtemps dénigré et considéré comme une activité mineure, voire subversive, le jeu ne devient un objet d’intérêt qu’à partir de la fin du XVIIIe siècle. L’émergence de la psychologie et la naissance de courant pédagogique prônant une nouvelle représentation de l’enfant avec Jean-Jacques Rousseau vont faire évoluer la façon de considérer le jeu. La nature enfantine commence à être perçue positivement.

Au XIXe siècle, la notion de jeu progresse et devient un des centres d’intérêt des sciences sociales. Les jeux physiques se développent, prenant la forme d’activités sportives. Durant l’ère industrielle, l’utilité prime sur le plaisir et le jeu enfantin doit avoir une finalité éducative. La création, à la fin du XIXe siècle, des écoles maternelles en France, voit la mise en œuvre d’une pédagogie inspirée de l’éducation nouvelle (avec en particulier Maria Montessori) et fondée sur les besoins et les intérêts de l’enfant.

Il faut attendre le XXe siècle pour qu’émerge une véritable reconnaissance du jeu avec l’élaboration d’une pensée, la création d’une classification telle que la typologie du sociologue Roger Caillois (1958), ou encore le développement d’une thèse comme celle de l’historien Johan Huizinga (1938) sur la relation entre jeu et culture. Aujourd’hui, sociologues, anthropologues, historiens et psychologues s’emparent de la question, mais une chose est sûre : l’homme joue et ce depuis très longtemps.

> L’œuf ou la poule ?

Pieter Brueghel l’Ancien [Public domain]

Le tableau de Pieter Bruegel, Jeux d’enfants (1560) en est une belle illustration. Le jeu semble universel, il se retrouve partout sur le globe. Mais d’où vient ce besoin de jouer qu’a l’homme ? Est-il naturel ou est-il le produit d’une culture ? Serait-il issu de rites divinatoires ou religieux ? D’abord sacré puis profane ? De nombreuses questions subsistent. Le jeu peut être considéré comme une manifestation d’instincts essentiels présents chez l’homme comme chez certains animaux, seuls les mammifères et certains oiseaux jouant.

Cependant, de nombreux jeux sont des pratiques sociales et culturelles inscrites dans une histoire très ancienne. Comme quantité d’activités humaines, c’est le cas par exemple de l’art, le jeu a longtemps été rattaché au sacré avec des règles et des fonctions symboliques très précises. Des jeux à l’issue incertaine ont ainsi été utilisés comme pratique divinatoire, chez les Aztèques avec le jeu du Patoli notamment. Des recherches sur l’awalé, jeu africain très ancien aujourd’hui bien connu, ont permis d’établir des liens entre la pratique ludique et les cosmogonies des ethnies Dogon au Mali et Luba-Lulla du Zaïre (1). C’est pourquoi, pour certains anthropologues, les jeux apparaissent comme des rites dégradés ayant perdu leurs significations.

> Le jeu comme exutoire

Aujourd’hui, si le jeu n’a plus partie liée avec le sacré, s’il a perdu sa valeur prédictive, il reste associé au transfert d’énergies. Vidé de son aura religieuse, il n’en contribue pas moins à des instants de communion dignes de grand-messes. Les finales de Coupe du monde de football constituent dans de nombreux pays d’intenses manifestations de ferveur populaire. Il est une parenthèse qui peut avoir valeur d’exutoire. Dans le passé, quand les conditions de travail étaient très difficiles, des lieux de rencontres et de jeux, de consommation de boissons aussi, ont vu le jour. On pense aux estaminets du Nord ou aux Juke Joint du Mississippi. Ainsi, jouer permet de récupérer l’énergie dépensée dans le travail, de canaliser les tensions, de prévenir les conflits (même s’il peut en engendrer) et d’évacuer un trop-plein d’énergie.

> Une activité communautaire

Les jeux de société pour enfants

Le jeu place l’individu dans un autre rapport au monde, pourtant, il n’est pas sans  relation avec la vie sociale puisqu’il s’en inspire. Il est le reflet de valeurs collectives inscrites dans une culture donnée.
Production sociale qui naît et évolue à un moment précis, il répond à un ensemble de règles et d’usages correspondant à une société ou à une communauté plus ou moins large. Jouer, c’est donc se socialiser et dans le même temps construire son identité. C’est aussi imaginer de nouvelles façons de vivre ensemble. Les communautés de joueurs sur Internet favorisent l’association de personnes n’ayant, la plupart du temps, rien d’autre en commun que l’amour du jeu. De ces rencontres ponctuelles ou régulières naissent quelquefois de véritables amitiés, et contribuent à la constitution de réseaux de relations auxquelles il est possible de faire appel hors du terrain de jeu. Le comportement des joueurs en ligne entre eux est donc essentiellement coopératif.

> Pour le plaisir

Qu’il permette de gagner seul ou ensemble, le jeu offre un moyen de s’évader des impératifs du quotidien, il est l’occasion de se penser différemment dans un espace et un temps donné. Inutile sans doute de lui chercher des justifications ou de lui attribuer des finalités autres que lui-même. Les joies, les fièvres, les passions qu’il provoque sont à elles seules une raison de se laisser aller au plaisir de jouer.


« L’homme qui joue »

Dans son essai Homo ludens, l’historien néerlandais Johan Huizinga montre que le jeu est un facteur fondamental de tout ce qui se produit au monde, présent dans toutes les grandes formes de vie collective.
Il y définit le jeu comme étant une forme « pourvue d’une fin en soi, accompagnée de tension et de joie, et d’une conscience d’ « être autrement » que la « vie courante » ».
Pour lui, le jeu est à la source de toute culture, principe créateur à l’origine des rites comme des guerres, de l’art comme des spéculations boursières.


Homo ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu, HUIZINGA Johan, Éditions Gallimard, Paris (1988), 340 p.

Une typologie des jeux

Dans son ouvrage Des jeux et des hommes (1958), Roger Caillois identifie quatre principes autour desquels s’articule le jeu :
> la compétition (agôn). Exemple : les dames, les échecs, le golf, le billard…
> le hasard (alea). Exemple : les dés, la loterie
> le simulacre ou le «faire-semblant» (mimicry). Exemple : les déguisements, le théâtre, les jeux de poupée
> la recherche d’un certain vertige ou sensation physique (ilinx). Exemple : la balançoire, le saut à l’élastique.
Ces catégories peuvent faire l’objet de combinaison. Ainsi, les jeux de société, tels que les cartes ou le Scrabble, combinent compétition (agôn) et hasard (alea).


Les Jeux et les hommes, CAILLOIS Roger, Éditions Folio, Coll. Essais, Paris (1958), 172 p.


Le jeu, un « travail spontané »

Pour les pédagogues de l’éducation nouvelle, tels que Maria Montessori ou John Dewey, ce n’est pas tant le jeu qui est au centre de l’activité de l’enfant que le travail, mais un travail libre vers lequel l’enfant doit se tourner spontanément. Le docteur Maria Montessori précise « on parle bien il est vrai , de « jeux de l’éducation », mais il faut entendre par là un travail libre tendu vers un but, et non pas un tapage effréné qui disperse l’attention ».


Pédagogie scientifique, Tome 1 : la maison des enfants, Maria Montessori, Éditions Desclée de Brouwer, coll. Education, 261 pages (Edition originale en italien, 1909).


(1) Lire sur ce sujet Awalé, le jeu des semailles africaines, REYSSET Pascal, PINGAUD François Pingaud, Éditions Chiron, 2003


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