Le Jeu, le côté « soleil » de la vie


Pascal Deru est journaliste, responsable du magasin de jouets Casse-noisettes à Bruxelles et formateur dans le domaine du jeu. Il a fait des études d’anthropologie et est père de quatre enfants. Il est l’auteur de Le jeu vous va si bien ! paru en 2006.

Symbolique du Jeux pour les enfants

Selon Pascal Deru, il existe une grande confusion en France entre « éducatif » et « didactique ». Pour ce formateur et responsable d’un magasin de jouets, jouer est éducatif au sens où il nous apprend à mieux être et mieux être ensemble. Et non pas « plus avoir » ou « plus connaître ».

Selon vous, le jeu n’est pas qu’un outil éducatif ?

Le jeu est un laboratoire extraordinaire où nos enfants et nos adolescents peuvent essayer mille et un registres qui pourraient les blesser dans la vie. Dans un jeu, on apprend à négocier, à développer son imagination, à découvrir que lorsqu’on perd la vie ne s’écroule pas, que tricher a des répercussions, etc. Chacune de ces « répétitions générales » – vécues sans danger puisque dans un champ symbolique – les préparent à mieux vivre les situations de vie où ces problématiques sont présentes.

Le jeu est une grande source de liens. Lorsque nous jouons avec nos enfants, nous devenons leurs frères et sœurs de jeu. Nous sommes soumis à la même loi. Voilà qui nous permet d’être complices et d’authentifier par la proximité de ces précieux moments que nos registres d’autorité sont valables. Un enfant accepte d’autant mieux les lois d’un adulte s’il a vu et senti que ce même adulte respectait la ou les lois du jeu. Jouer est aussi éducatif sur des chemins plus fins, toujours de l’ordre de l’être. En jouant avec et en proposant de bons jeux, nous pouvons faire passer un projet. Celui de nos options sur la consommation, sur le respect du plus petit, sur l’intérêt de coopérer, sur la valeur du temps partagé, etc.

Pourquoi les adultes n’aiment pas jouer ?

Les adultes se méfient des jeux pour des raisons souvent semblables : peur de perdre en public, peur de se lâcher et d’être jugé, blessures d’enfance liées au jeu, confusion entre leur non plaisir de jouer aux échecs et le fait de jouer, manque de temps…

Que dire pour les convaincre de jouer ?

Ce n’est pas dire qui importe, c’est jouer avec. C’est être d’un tel enthousiasme qu’on en devient séduisant. C’est savoir choisir des jeux dont la largeur du plaisir peut toucher un grand nombre. Un discours change rarement la méfiance d’un adulte par rapport au jeu. Mais les yeux brillants de celui qui transmet, la beauté d’un matériel qui se déploie, la séduction d’une règle facile… sont autant de recettes honnêtes pour vaincre les réticences. Combien d’adultes n’ont pas fondu devant le plateau en équilibre de Bamboleo, le registre des loups garous, l’acuité visuelle de Dobble !

Qu’apporte le jeu en famille ?

Du lien, de la complicité. Les adultes qui jouent avec leurs enfants se rendent proches et remplacent la consommation passive de télévision par une rencontre de vivants. Jouer régulièrement avec ses enfants, c’est allumer des faims de rencontre. Ceux qui jouent avec leurs enfants préparent des moments précieux avec leurs futurs adolescents. Car ceux-ci resteront en demande de jeux avec leurs parents si les thèmes et les stratégies sont adaptées à leurs âges. Et au cœur de ces jeux, s’ils gagnent, ils vivront des victoires symboliques bien utiles. Un ado n’a pas le droit de gifler son père ; mais dans un jeu, il est tout à fait admissible qu’il le batte royalement.

Peut-on jouer avec des grands jeunes ?

L’important, c’est de faire évoluer les jeux. De quitter les mémos et les douceurs de l’enfance pour découvrir et proposer des jeux dont les stratégies et les thèmes sont à la hauteur des adolescents. Mais les adultes sont si vite découragés par des règles de jeu plus amples. S’ils savaient ce qu’ils perdent de ne pas découvrir et proposer des jeux qui ont l’ampleur des Colons de Catane, de Pandémie ou de l’Age de Pierre.

Quels jeux conseillez-vous pour démarrer en famille ?

Les gens courent généralement trop vite. Leurs enfants sont toujours plus intelligents que la moyenne. Jouer, ce n’est pas connaître. C’est « être », manipuler, prendre du temps sur des registres de manipulation, d’apprivoisement. Les meilleurs premiers jeux dès 2 ans et demi sont Quips, Mon premier jeu coopératif, Le chantier, Bleu vert rouge… souris bougent. On ne trouve malheureusement pas ces jeux en France et les parents se rabattent sur ce que les éditeurs français prévoient pour les jeunes enfants en donnant des noms séducteurs comme « Little observation » etc. Mais ces jeux sont terriblement didactiques…

Un des plus grands jeux reste celui des blocs en bois (appelés cubes en France). Si les blocs sont bien choisis – mais ils le sont rarement – c’est un jouet prodigieux de 9 mois à 8 ans et même plus ! Un bon bloc en bois a au moins 4 cm de section, est en bois naturel et basé sur des multiples parfaits. Le bois coloré glisse et les petites sections ne servent pas la découverte des premiers empilements. Fröebel, l’inventeur des jardins d’enfants, disait que le bloc en bois n’est jamais en retard ni jamais en avance sur la maturité de l’enfant qui joue avec. Parole vraie quand je vois ce que je joue avec mes petits enfants.

Ensuite en jeux de société, les bons jeux sont nombreux : Turlututu, Pique Plumes, Hop Hop Hop, Blokus, Sagaland, Le labyrinthe magique. Il faut juste trouver un amoureux du jeu, dans une ludothèque ou un vrai magasin de jouets : ceux-là font bien leur travail et vous conseilleront avec honnêteté.

Quelle attitude adopter avec les mauvais joueurs ?

Qu’est-ce qu’un mauvais joueur ? Si c’est celui pour qui perdre est douloureux, il en va de notre responsabilité de parents d’avoir une vraie stratégie pour lui faire découvrir que perdre n’est pas la fin du monde. Mais nous sommes soit pauvres en imagination dans ce domaine (nous consolons, nous faisons les faibles pour qu’ils gagnent…) soit peu éduqués dans des domaines qui ne semblent pas importants et qui sont pourtant essentiels pour mieux traverser sa vie.

Une stratégie passe par des jeux où l’enfant gagne en toute légalité (jeux de mémoire), des jeux de hasard qui nous mettent à égalité (jeu de l’oie), des jeux de coopération. Nous y découvrons que perdre ensemble n’est pas si douloureux (Le verger, La chasse aux monstres, Avalanches, L’île interdite, T’Chang) et, enfin et surtout, des paroles à la fin des parties qui ramènent l’attention sur l’essentiel : que nous ayons gagné ou perdu, nous sommes tous gagnants d’avoir joué ensemble et nous être donné les uns aux autres un moment de plaisir partagé.

Pour moi, un mauvais joueur est quelqu’un qui se révèle être un tyran, imposant constamment ses choix et ne jouant que pour gagner en écrasant les autres. Ma réponse est toute simple : je refuse de jouer avec de telles personnes. Alex Randolph (un père spirituel dans le domaine du jeu) disait que « le jeu, c’est le côté « soleil » de la vie ». Voilà bien quelque chose que je ne tiens pas à perdre dans mes rencontres autour d’un jeu !

Qu’est-ce qu’un jeu coopératif ?

De plus en plus on parle des jeux coopératifs. Ce qui distingue ces jeux des jeux traditionnels est la solidarité nécessaire entre les joueurs pour gagner la partie.
Les jeux coopératifs sont des jeux conviviaux, dont la principale caractéristique est la solidarité dans la victoire ou dans la défaite ; le but étant de favoriser la cohésion du groupe des joueurs, qui vont faire l’expérience de gagner ou de perdre ensemble.
Le jeu de coopération présente trois dimensions principales :

  • le défi est extérieur (on lutte tous contre le même adversaire)
  • une ou plusieurs règles d’entraide sont disponibles pour relever le défi
  • on perd ou on gagne ensemble

On peut diviser les jeux coopératifs en quatre catégories :

Ceux où le hasard décide
C’est le niveau le plus simple. Jouer, c’est obéir au dé sans pouvoir résister. Sur ce dé, les bonnes faces défendent le sort des joueurs et les mauvaises contrarient leur fortune. Le hasard a la part belle mais les enfants font l’expérience d’appartenir à un même groupe que menace un ennemi.

Ceux où l’entraide est possible
Chaque enfant a la possibilité d’offrir les points qu’il a gagnés à un autre joueur. Par la mise en commun de ressources dont on dispose on permet au groupe de franchir une étape.

Ceux où la survie du joueur dépend des autres
C’est le cas dans les jeux où un joueur blessé ou prisonnier ne peut être sauvé que par d’autres joueurs. Si un joueur reste prisonnier tous les joueurs ont perdu.

Ceux où la coopération doit être gérée habilement
S’il faut faire profiter le groupe de sa force, cette force ne peut être exercée n’importe comment ; employée sans discernement, elle risque de bloquer l’efficacité des autres joueurs. Cela veut dire concrètement qu’un joueur ne peut investir toute la puissance de son attaque sans songer aux dégâts qu’elle peut provoquer chez ses propres partenaires.


Source : Livret Jouer c’est vivre, Ed.ACE, 2014

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