Place à l’imagination

L'ennui est une difficulté de contact à soiPourquoi est-ce important pour un enfant de s’ennuyer ?


Ce n’est pas s’ennuyer qui est important, c’est savoir être seul sans s’ennuyer.

L’ennui est une difficulté de contact à soi. Les gens, adulte ou enfant, qui se précipitent dans l’action, dans l’agir ont des difficultés d’être en contact avec eux-mêmes. Dans Les Malheurs de Sophie de la Comtesse de Ségur, l’ennui fige Sophie dans l’action immédiate. Toujours active, elle craint de s’ennuyer parce qu’elle craint le contact à elle-même. Ce qui est important c’est de dépasser l’ennui et on ne le dépasse qu’en s’ouvrant à soi, par sa créativité, par son imaginaire, par sa capacité spéculative, par ses rêveries. Et celui qui est à l’aise avec lui-même ne s’ennuie pas. Ce qui est important c’est d’amener l’enfant à supporter la solitude, l’aider à la rêverie pour le protéger de l’ennui.

Dans le jeu, il est question de ce lien imaginaire et capacité à être avec soi. À occuper toujours l’esprit de l’enfant on le déshabitue à s’occuper de lui-même. On ne peut pas substituer le « faire » à l’« être ». Nous ne sommes pas, pour reprendre l’expression du philosophe Emmanuel Mounier, des « hommes-machines » nous sommes des animaux spirituels.

 

Que permet l’imaginaire à l’enfant ?

D’abord cela va lui permettre de commuer l’angoisse en représentation. Ce qui rend l’angoisse douloureuse c’est qu’elle est ineffable. Dès lors que l’on se la représente, elle se commue en peur et elle se dissout. Donc être à l’aise avec soi c’est s’éviter l’angoisse, les bouffées d’angoisse.

Savoir être en contact avec soi c’est s’éviter l’ennui. Savoir être en contact avec soi c’est s’ouvrir sur les autres surtout. Parce qu’il n’y a pas d’altérité s’il n’y a pas de contact à soi. C’est un peu comme la prière qui n’est repli sur soi si ce n’est pour s’ouvrir sur autrui. Quelles que soient les croyances, universellement elle est conçue de cette manière-là. On l’appelle prière ou méditation, peu importe le nom qu’on lui donne, mais ce retour à soi est nécessaire pour rencontrer autrui et être présent au monde, c’est du même ordre.

Et puis, l’imaginaire ouvre à l’enfant la capacité à se confronter à l’adversité. La vie est faite de temps heureux et de temps qui ne le sont pas. Dans le cas de confrontation à des heures mauvaises il faut avoir une assurance intérieure pour les surmonter. Je le vois pour animer dans un autre champ des groupes de paroles avec des personnes qui sont atteintes du cancer, en oncologie. Les personnes qui réagissent le mieux, qui sont le moins malades psychiquement de leur mal physique, sont les personnes qui ont une forte créativité. Qui vont pouvoir mettre en mots, mettre en images, mettre en couleurs, quel que soit leur art, mettre en teintes musicales quand il s’agit de musique, mais savoir transposer ce qui les émiette dans une expression qui les recompose. Cette sécurité intérieure qu’on donne aux enfants quand on leur permet le jeu sera également utile lors d’épreuve identitaire, naturelle que constitue l’adolescence.


(Extraits de l’entretien avec Alain Bouregba paru dans le livret ACE « Jouer c’est vivre ». Alain Bouregba est psychanalyste, directeur de la Fédération des relais enfants-parents, conseiller technique auprès des services de la protection de l’enfance du Conseil général des Hauts-de-Seine.)

 

 

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